vendredi, 03 février 2012

Dossier suspendu

Le 5 janvier 2009, les ressources humaines m'informent de l'entrée en vigueur de la nouvelle grille salariale vaudoise decfo-sysrem, qui ne m'avantage pas particulièrement. Je ne m'en offusque pas outre mesure, j'en prends bonne note, mais tout de même,

le 6 janvier 2009, je pose par imeyle une question à propos de ma situation, histoire d'éclaircir la sauce à laquelle on me grignote. Une semaine passe, je la laisse passer et décide, résolu à faire le tour des différents services dont l’ensemble constitue tout ou partie de l’organisation qui m'emploie, d'empoigner les choses en main par les cornes et le combiné, pour appeler ma correspondante R., qui

ce 12 janvier 2009, m'apprend qu'elle a reçu mon message (ah!), qu'elle l'a lu (aaah!?), mais n'y a pas donné suite car ce n'est pas elle qui traite cette question-là, mais son collègue T., auquel j'écris illico. Il me répond dans la foulée, avec copie à sa collègue M., qu'il est débordé et me répondra la semaine suivante. Passent quelques semaines suivantes, au cours desquelles je contacte encore une autre collègue S., en vain, je ne sais plus si T. me l'a conseillé lors d'un appel téléphonique non consigné ou si je me suis risqué à faire jouer la concurrence au sein des RH, toujours est-il qu'ayant constaté l'évanescence de ses saints, je décide de m'adresser directement à la bonne dieuse la Mère Supérieure, M., qui

le 5 avril 2009 me demande de lui réadresser le message de janvier dans lequel je posais ma question, et me conseille d'entamer de toute façon une procédure de recours à tout hasard pour maximiser mes chances d'obtenir une réponse, vu que la commission des recours sera trop surchargée par les recours pour pouvoir répondre aux questions dans les délais de recours; au point où j'en suis je préfère ne pas m'étonner ni me poser de questions (on sait où ça peut mener), je m'exécute — vaut mieux le faire soi-même qu'attendre qu'on me le fasse — et attends une réponse, peut-être. Une (pas la, une) réponse tombe

le 14 avril 2009: M., dans un meyle avec copie tous azimuts, m'annonce qu'après vérification auprès de T., les analyses des dossiers en cours ne sont pas terminées, mais qu'ils en sauront évidemment davantage à la fin du mois. Et qu'ils ne manqueront pas de me tenir au courant. J'ai un peu oublié à ce stade quelle était ma question, mais pour mettre en mouvement tant de personnes bien intentionnées, elle devait être intéressante. Tellement qu'il faut attendre

le 8 mars 2010, au terme de ce fameux long mois d'avrier 09-10, pour avoir des nouvelles de ma vieille amie M., qui en a pour moi et souhaite que je l'appelle au plus vite, des fois qu'elle aurait un accident de montagne avant de pouvoir me communiquer ce qu'elle devrait. Mais qui c'est, cette dame? je lui ai demandé quelque chose?

Le 16 mars 2010, P. et B. font leur apparition, après avoir été contactées par M., et me proposent un rendez-vous pour

le 26 mars 2010, si la date me convient. Ouiellemeconvientouiouijeréserveoui. Je rampe jusqu'à leur bureau et trois minutes plus tard, je reçois une réponse à ma question, le dossier est clos. Je reprends incrédule une existence normale et paisible.

 

 

Ce matin, le 3 février 2012, je reçois un imeyle émanant de la Commission des recours du canton de V., signé Th.:
"Pouvez-vous me donner votre nouvelle adresse afin de vous envoyer le courrier d'ouverture de votre procédure de recours."

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mardi, 28 juin 2011

Personnel roulant

le voici, cet homme à casquette, qui ouvre la
porte à glissière, qui de sa bouche moustachue
vous réclame « biglietti per favore»

Michel Butor

 

De par le monde il est maintes professions et corps de métiers, mais pour des raisons que je ne m'explique guère, et pour lesquelles je paierai un bon prix à qui en saura plus que moi, aucune n'est à ce point prisée des plus antipathiques caractères que celle de chef de wagon-lits (ou de wagon-couchettes pour les antipathiques polymorphes). Le terme d'antipathique est, je le concède, un peu fort; je le nuancerai quelque peu en: psychopathes, ombrageux et brutaux. On me dira que c'est un peu vite oublier les dictateurs sanguinaires, les guichetiers de police et les vendeurs de forfaits téléphoniques, mais on se fourrera le doigt dans l'œil au moins jusque au radio-cubital (quoique je peux négocier en ce qui concerne les vendeurs de forfaits téléphoniques).

On peut se demander ce qui attire immanquablement certaines personnes à pratiquer des professions données, comme si une barrière invisible mais infrangible retenait loin des ventes de voitures d'occasion tous les hommes ne manifestant pas un goût particulier pour les cravates-lacets américaines. Enfant déjà, j'avais constaté en premier axiome de mon éducation sentimentale que les jeunes employées des agences de voyages étaient toutes et toujours célestement belles, remarque faite suite à ma fréquentation de ces lieux de perdition pour y glaner des catalogues glacés de voyages au soleil parce qu'il y avait dedans des animaux de safari, et qui en devinrent rapidement un prétexte vil — il faut dire qu'à peu près au même âge je caressais comme ultime ambition sentimentale d'embrasser un jour une fille sur un escalator et la bouche, et Satan se frottait les paluches en me contemplant contempler ce chemin de perdition, ces escaliers et ces amoureux roulant chacun selon sa nature, et je m'égare (de triage).

Oui, donc, j'ai pris un train l'autre nuit, un wagon-lits. J'ai comme tout un chacun un historique circonstancié de voyages dans ces oiseaux de nuit-là, et l'on a vite fait de s'appesantir sur d'odieux souvenirs odieusement banals de compartiments trop bruyants, de couvertures trop courtes et de croissants gavés d'abricots trop italiens. Mais qui dira jamais assez l'au fond noble d'âme des embaucheurs de personnel ferroviaire nocturne, cette grande entreprise de réinsertion qui peuple les wagons-lits du monde entier d'anciens légionnaires, de préretraités au long cours et de repris de justice (certains cumulent)? Qui mettra le doigt avec autorité mais gant sur ces moustaches irritables, sur ces semelles résignées, ces cheveux pelliculeux, qui pointera l'obstination au silence dédaigneux, à la suspicion ostentatoire, à l'hostilité hurlée par la taciturnie méchante de ces strapontinaires sans espoir vengeant sur d'innocents et béats voyageurs, leurs illusions de voie de garage, enchaînés qu'il sont par des entraves caténaires à leur casquette grasse et leur panoplie de chef de train, eux qui ne dirigent que la voiture 14, figés à jamais entre le chef de la voiture 13 et celui de la 15? Car oui, c'était une question.

Roitelet des pullmans, poinçonneur d'ennui las, il faut le voir arpenter au crépuscule le quai, à la nuit le couloir comme lui étroit, tambourinant au hasard des portes, éveillant les enfants, oblitérant les ébats, donnant des sueurs froides aux vieilles Anglaises. Il faut le voir épluchant chaque titre de transport sans aménité, scrutant les tarifs réduits en affichant un scepticisme accusateur, confisquant les passeports et les emportant dans sa tanière pour les détailler à loisir, pauvre loisir, les recopier, lorgner la photographie de cette jeune Allemande, rêver, pauvres rêves, à des ailleurs qui l'effraient, ne pas même envier les voyageurs qu'il expulsera dès l'aurore à coups d'invectives et de nectar d'orange à base de concentré. Chef de voiture-couchettes, va, je ne te hais point, mais je ne t'aime guère davantage.

 

 

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mercredi, 09 février 2011

Acclimatation

Fin novembre 2010: le froid étend sa nappe glaciale et brûle d'un souffle les feuilles à même les branches, resserre l'étreinte des écharpes au cou des filles, assassine le rouge-gorge et ôte au merle l'envie de se moquer. L'appui de mes fenêtres offre des visions tchernobyléennes: le fraisier défunte, le basilic ne fait pas le malin, la mélisse ne s'en relèvera pas. Toute lajardinière est décimée. Toute? non. Figurez-vous que le tomatier, au milieu du cimetière ambiant, continue obstinément à fleurir, à feuillir et à donner des fruits. Comme ça, sans raison, sans réel espoir, par pur plaisir sadique d'emmerder les glaciers, le vil. Il crèvera pour bon en décembre, et ce fut un certain soulagement de retrouver l'ordre des choses. Faut pas qu'on s'inquiète.

Janvier 2011: le spectre du froid reprend du service, agite ses chaînes en criant bouh et s'amuse à sauter et resauter du grand plongeoir. Cela caille; pour un peu on se croirait en hiver. On trouve aux collants, aux caleçons longs, aux thermolactyls thermostat 4 des attraits soudains. On adore l'odeur de verglas au petit matin et se frotte les mains en songeant qu'il est bien doux, l'ordre des choses. Mais le sourire du climat accompli se gèle soudain sur des lèvres gercées: dans le bac, là, derrière la fenêtre, là même où coagule le tomatier et où le fraisier a deux trous brunâtres au pistil droit, voici que guigne la mélisse, que se hasarde le persil, que se dresse la ciboulette. Les températures sont négatives, mais tout ce petit monde positive à fond les tiges et s'en bat le rhizome de Cancun. Faut qu'on s'inquiète?

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vendredi, 31 décembre 2010

Le micro-blogging m'a tuer

On tient un blogue, on le tient bien, on le tient moins, on le retient, on le soutient, on ne le tient plus — ou alors tant bien que mal, avec du scotch et des intermittences. On avait des choses à dire, ou du moins on disait des choses, ça avait l'air solide; c'était fragile.

On ne veut pas s'avouer vaincu toutefois, on ne veut pas laisser tomber, on se promet d'y revenir, on s'invente des disciplines, des agendas, des régularités. On cherche à comprendre, aussi, on nous questionne alors on cherche à comprendre pourquoi il y a eu du mou dans la corde à je. C'est le travail, c'est l'âge, c'est la vie, ce sont les amours, c'est la lassitude, c'est la panne, c'est l'inertie, c'est l'expansion de l'univers, c'est la crise, ce sont les préoccupations, c'est l'envie, c'est quoi, c'est tout ça peut-être bien.

J'avance une théorie de plus: l'assassin du bloguing, c'est le micro-bloguing. C'est le micro-bloguing, avec la clef à molette, dans la salle de bal.

Prenons si vous le voulez bien un exemple fictif et saisonnier:

La neige se met à tomber, c'est joli.

2005: Tandis que des milliers de gens se ruent à leur fenêtre, des dizaines de gens se ruent à leur écran. Pendant que les autres regardent, ces derniers torchent un billet plus ou moins lyrique, plus ou moins mordant, plus ou moins inspiré, sur le floconnement extérieur.

2010: Tandis que des dizaines de gens se ruent à leur fenêtre, des milliers de gens se ruent à leur écran pour dire à leurs amis, là aussi avec une inspiration diverse, qu'il neige. Et ils font court. Le micro-bloguing, facebouque, touitaire, disent vite et tout de suite. L'événement anodin redevient et reste un événement anodin, là où le blogue pouvait l'en faire sortir. Ça n'a pas que des désavantages: la vacuité est plus supportable en cent soixante signes qu'en trois cents mots. Et la concision est une valeur rare, le scalpel un outil exigeant. Il y a un plaisir à faire court, à haïkaïser ses proses.

Y a-t-il quelque validité dans cette idée? Le clou des réseaux sociaux chasse-t-il celui des blogues? La blogosphère éclatera-t-elle comme une bulle sous un poke insistant? Ce blogue est-il condamné à n'émerger sporadiquement que pour donner dans le méta? Faut-il écoper ou saborder? Faut-il encore prendre la peine de rédiger une bonne résolution y relative pour l'an neuf? En attendant de répondre à ces douloureuses questions, optimistement affirmons que nous ne crevotons pas: nous vivotons. Et les micro-blogueurs liront les titres pour satisfaire leurs appétits.

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vendredi, 24 septembre 2010

Réseautage

 

Apéro dînatoire officiel suivant, concluant: achevant une cérémonie officielle. On m'a cité au cours de ladite, je navigue seul entre la foule et les sandouitches. Et là, par deux fois, l'inattendu: je suis introduit auprès de Monsieur O, puis de Monsieur V. On s'est présenté à moi. On m'a tendu par deux fois une carte de visite. Je n'en crois pas mes yeux, mes oreilles, mes sens: serait-ce possible qu'enfin, au seuil entrefranchi de la pleine maturité de mon âge, il me soit donné enfin de goûter au céleste nirvana, de poser sur la Terre Promise un orteil incrédule? Oui. Ça y est. On dirait bien que ça y est. Je suis arrivé: je réseaute.

Monsieur O. est professeur. Un accent germanique teinte sa voix de grès. Cheveux ras, entre deux âges, petite lunettes rondes, chemise bleue. Il m'entretient de ses projets où, dit-il, je pourrais trouver ma part. Il me tutoie d'emblée. Je frémis: c'est bien parti. On définirait ses projets d'ambitieux, pour éviter de dire: confus. Je le lui dis: ambitieux; pas confus. Il faut bien s'amuser, me dit-il. Il me parle très près. Il veut qu'on discute. Prend congé.

Monsieur V. vient de décrocher son doctorat. Homme grand, massif au regard et au front respectivement clair et dégarni. Parcours atypique qu'il lâche par bribes: de la poésie expérimentale, du Japon, des films, un écran plasma, des projets. Ambitieux, évidemment, j'y serais fort utile, évidemment. Quelque chose chez lui qui, tout comme chez le professeur O., demeure flottant. Tutoiement, évidemment. Familiarité, petites blagues presque graveleuses; il s'excuse d'une possible ivresse, attend de mes nouvelles. Non, je ne viens pas manger avec lui et ses collègues.

J'ai deux cartes de visite en poche, des ouvertures sur des projets, tombées cuites. Des ouvertures. Je ne suis pas sûr. Je m'interroge. En fait, je viens juste de me faire draguer deux fois dans la même soirée, non?

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vendredi, 13 août 2010

Le retour à la terre

Le calendrier a de ces exigences imprévues qui font que ce soir où je retourne en Gruyère pour y retrouver les intervenants des six mois passés là-bas — là-haut — en un simulacre de réunion poirotienne — tous là, de la douairière au jardinier, et le coupable est parmi nous, vous l'allez voir (toutefois, la campagne gruérienne ayant à la bouse carrée une densité de population bien moindre que celle du Devon, les forces en présence s'annoncent limitées — une logeuse, un patron, une épouse. On se passera de raton-laveur), ce jour, disais-je, de pèlerinage en Modzonie tombe un an pile, jour pour jour, après mon arrivée de civiliste excantoné, naïf et vingtagénaire que j'étais alors, rebroussant les torrents de l'exode rural.

Je profite du voyage pour me ressouvenir que parfois il n'y avait pas de neige. Et remarquer l'isolant olfactif parfait qu'elle représente. Pour le reste, que me reste-t-il de Pringy-sous-Gruyères? Passablement de trous, l'impression d'une longue suite de jours que je me suis efforcé vainement de ne pas compter, le sentiment grisant que peut inspirer le mercredi soir, la création de toutes pièces d'un quotidien nouveau qu'on adopte aussi vite qu'on s'en défera, tout comme on a oublié rapidement qu'on était là par obligation et qu'on oeuvrait pour la patrie. Ça, on se le rappelle après seulement, quand un courrier vous arrive pour vous informer que vous êtes libre de vos obligations militaires, mais que vous restez mobilisable jusqu'au 31 décembre 2010.

Dans le train (étym. de traîner), j'écris et lève les yeux à la fenêtre. Ce trajet-là, je ne l'ai presque fait que de nuit; je ne reconnais pas grand-chose.

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jeudi, 05 août 2010

Spam S.A.

On ne peut pas disparaître tranquille. J'ai du mal à comprendre: ce blogue agonise pourtant depuis jolie lurette, et sa déliquescence frôle les espaces absolus depuis mon retour de Gruyère, comme si ce retour était, plus qu'à Lausanne, à la normale. Rien de nouveau sous le soleil ou sous la dent, et je vous ai supposés suant l'été, usant mai à faire ce qu'il vous froit, après avoir ôté les fils d'avril, louvoyé sous les giboulées de mars et les congères de février, tout ce que le silence de ces pages vous autorise à faire sans mauvaise conscience, petits chenapans.

Dans le désormais désert où je prêche par intermittence, seuls passent ces buissons de western poussés par le râteau du vent,

________________________________O,

et pourtant les spammeurs prennent racine sur ces pages, pour quoi, pour qui?

Même, leur raffinement s'affine à mesure de la décrépitude du site, et leurs efforts redoublent paradoxalement: si dans un premier temps, ça se la donnait petit joueur, avec des messages type "buy neocitran for free" ou "enlarge your nose, you naughty snowman", alors que ces offres promotionnelles étaient ouvertement en porte-à-faux avec la nature et le fond du message délivré dans les articles commentés, qui en l'occurrence abordaient respectivement la question de l'éthique néo-parménidienne et quelques réflexions sur le bien-fondé de la possession d'un labrador, depuis, force m'est de reconnaître les progrès effectués en matière d'arrosage.

Il se dit que les sociétés d'e-matraquage embauchent des petites mains étrangères qui contournent les pièges à robots en rédigeant des commentaires bateau pour envahir le monde plus commodément, et de fait, voici un an, j'ai commencé à voir débarquer lesdits commentaires bateau de ce genre: "Merci pour la pertinence avisée de cette note.""J'ai appris beaucoup de choses en vous lisant, et vous me faites considérer le monde sous un angle neuf." "Bravo pour votre excellent blog qui ouvre véritablement les consciences de chacun et brille au firmament de la littérature et de la pensée par son esprit supérieur et son style inimitable. Vous êtes un génie immaculé et je me prosterne misérablement devant la supériorité superlative de votre être."

Ce type de messages, je me dois de le confesser, m'a tout d'abord lustré l'ego à un point rare. Au douzième similaire, j'ai toutefois senti l'ombre d'un doute se pencher sur mon épaule — tout comme lorsque l'Afrique entière m'envoyait ses nièces de dictateurs et leurs fortunes offertes. Pensez: je disais "lâchez vos comm'!", et des académiciens répondaient (enfin, l'académie francophone au sens large et outre-maritime, ne lâchant ses ampoules que lardées de fautes d'orthographe et de syntaxe). Y avait un blême. D'autant que l'identité des auteurs me renvoyait vers des sites comme matos-de-tennis.com, finance-facile.fr ou fashionshop.com, là encore en totale contradiction avec la teneur de mes propos. Mais je reconnaissais un effort méritoire de rédaction qui mérite d'être ici souligné, les compagnies multinationales d'intempestivité courielle participant visiblement de l'apprentissage de l'expression écrite chez les populations de jeunes salariés des côtes atlantiques, merdechinoises ou méditerranéennes. Sujet de dissertation: Vous êtes un trafiquant d'armes érythréen décédé accidentellement d'un cancer du colon. Rédigez une proposition convaincante de participation aux bénéfices. Vous avez deux heures.

Etais-je au bout de mes découvertes? Que non. Récemment, la perversité des subterfuges a atteint des sommets inattendus et quasi himalayens: non seulement les messages d'appel sont rédigés par les vraies mains de vrais gens, mais en plus ceux-ci semblent bel et bien lire les notes du blogue qu'ils commentent, vu que lesdits commentaires commentent réellement l'article. o_O, comme disent les jeunes.

Donc. Si je comprends bien. pillowsforfree.com ou nastyhats.org engagent du personnel pour efficiencer leur stratégie d'inondation, et ce personnel passe ses heures de travail à surfer sur des blogues défunts pour la plupart, à en lire les billets, à les commenter judicieusement, dans l'espoir qu'un lecteur hypothétique lise le blogue, le trouve digne de considération, lise l'article, le trouve digne de considération, lise le commentaire, le trouve digne de considération, clique sur le nom du commentateur pour en savoir davantage sur lui, et atterrisse alors, pauvre de lui, tombé dans ce piège diabolique, sur un site inattendu qui lui proposera d'acquérir un surcroît de virilité, un rendez-vous virtuel avec une femme délaissée de l'Oregon ou d'Epalinges, ou une paire de chaussettes par mois.

Soit. Mes frères lecteurs ne sont pas forcément ceux que je pensais.

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vendredi, 15 janvier 2010

Celui de la ville

Je n’avais pas encore me semble-t-il eu l’occasion dans mon existence pourtant déjà respectable quant à sa durée de susciter apitoiement et commisération par la simple confession d’une tare quelconque : une maladie notoire, une enfance au martinet, une sexualité unilatérale, une expérience téléréalitaire ou tout autre de ce goût-là qui entraînerait d’emblée de la part de mon interlocuteur main sur l’épaule et oh ça doit être difficile. (C’est faux : lors de mon recrutement militaire, un regrettable port de lunettes me fit placer dans la file des « handicapés et porteurs de lunettes », et ces deux tessons de verre arrachaient aux obersturmrecruteurs des hochements de tête navrés. Et il y a d’autres cas plus ou moins similaires, mais qui nuiraient à la démonstration qui doit suivre et poser un pas éclatant dans les huit billets qui émailleront 2010 de leurs paragraphes chatoyants. Glissons donc.) Eh bien maintenant c’est fait.

La Gruyère possède le charme herbeux des régions périphériques, constitué de chapelles, de neige, de sillons qu’abreuve un purin impur, de vaches subséquentes et d’identité régionale. Le train qui y mène permet de contempler ces items ruraux à vitesse modérée. En France on demande au Suisse s’il parle français, en Gruyère on demande au protestant s’il fait aussi un sapin de Noël ; le Reformgraben, pas mort.

Quand vous dites à un Gruérien (mais ça marche aussi avec le Damounais, par solidarité laitière) que vous habitez Lausanne, ses épaules s’affaissent un peu, l’eau perle à son rude sourcil et son bras noueux entoure virilement votre épaule. Vous habitez en ville. Ça doit être duraille de passer six mois chez nous, à la campagne, sans le bruit, sans la foule, sans la pollution. Ça doit être duraille d’entrevoir pour six mois ce que la vie peut être, la nature, la beauté, les gens, l’authentique. Passer brutalement de Babylone à Eden, parenthèse enchantée autant qu’éprouvante pour le métropolitain en goguette. Vous supportez le silence ? Vous supportez le calme ? Vous supportez la neige ? Vous supportez le HC Gottéron ? Ils me plaignent, sincèrement, d’avoir l’obligation de passer six mois dans cette région qu’ils aiment tant. C’est qu’eux, ils en sont, ils sont accoutumés. Mais moi.

Ils peuvent se rassurer sur mon compte : dans un mois je retourne à mon urbanité. Ils seront contents pour moi. Contents que je retrouve mon biotope, ou contents que je rende le leur à sa virginité, je ne sais pas trop.

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jeudi, 24 décembre 2009

24 Chrono

Ce n’est pas une mission pour Jack Bauer ; c’est pire. Ce n’est pas pour Mike Horn ; c’est plus périlleux.

C’est une ville en crise, c’est une ville en alarme, qui résonne de cris et de courses échevelées, de luttes âpres. Voudrait-on fuir qu’on ne le pourrait pas, qu’il serait trop tard et que les villes que l’on traverserait toutes auraient succombé au même parfum d’apocalypse. Mais le voudrait-on ? Fuir la ville serait se fuir soi-même, et les démons cachés au-dedans. Alors cet après-midi, je ferai face.

Cet après-midi de ce vingt-quatre décembre, entre treize heures trente et dix-huit heures, j’aurai quatre heures et demie, pas plus. Quatre heures et demie c’est déjà peu pour sauver le monde, alors pour acheter l’ensemble de mes cadeaux de Noël, sans la moindre idée préalable, vous imaginez là le défi, que j’affronterai pourtant, seul, sans armes qu’un sac et qu’une carte bancaire, fendant la foule à coups de machette, bravant les armées de la haine, tentant de refuser les sachets de plastiques, manquant mourir pour le dernier praliné, remontant les courants les plus fiévreux, souffrant sans doute, jointures serrées, ne laissant derrière moi que les reliefs épars du festin des armées défaites de Métropole.

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mercredi, 23 décembre 2009

Chappaz de Noël

Parlons peu, parlons bien, faisons de la publicité :

Le nouveau numéro de la revue littéraire Archipel vient de sortir. Il est consacré à Maurice Chappaz, mort il y a moins d’un an. C’est un beau numéro.

Au sommaire, des écrivains, des professeurs, des chercheurs, un dessinateur, un photographe, évoquent l’écrivain valaisan à travers des études, des évocations, des poèmes, le tout inédit.

Au rayon des inédits, signalons aussi plusieurs textes de Chappaz, dont plusieurs échanges de lettres, notamment les toutes premières entre l’écrivain et Corinna Bille.

Au sommaire, il y a Bastien Fournier, Jacques Chessex, Francine Clavien, Pierre-Alain Tâche, Pierre-François Mettan, Cindy Epiney, Etienne Delessert, Oswald Ruppen, Jérôme Meizoz, Céline Cerny, Jean-Louis Kuffer…

De belles pages, msieudames, qu’on vous a conconctées là.

 

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Mais c’est quoi Archipel ? C’est ça : www.revuearchipel.com

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